Lettre officielle à donner à votre chien né en 2021

En France, chaque chien né la même année porte une marque discrète mais bien réelle : son prénom commence par une lettre imposée. Le système, discret pour les non-initiés, ordonne ainsi la grande famille canine depuis près d’un siècle.

Ce détail m’a sauté aux yeux lors d’un séjour parisien en novembre. Après un après-midi à arpenter la ville, retour à l’hôtel. Dimanche, repos, et la télévision allumée sur Vivement Dimanche, ce talk-show qui rythme les week-ends depuis toujours, animé par Michel Drucker. Ce jour-là, c’est Jacques Chirac, l’ancien président, qui occupe le fauteuil de l’invité. L’ambiance est légère, le ton complice. La discussion glisse doucement vers les plaisirs simples de la vie post-présidentielle. Et soudain, Drucker offre à Chirac un chiot, lançant : « C’est l’année du “E”, comment vas-tu l’appeler ? Elysées ? » Sur le coup, l’allusion m’échappe complètement.

Ce n’est que le lendemain, en feuilletant C’est la Vie de Suzy Gershman, que le puzzle s’assemble. Suzy raconte sa propre expérience : arrivée à Paris avec son chien venu des États-Unis, elle doit expliquer au vétérinaire local que le nom de son compagnon ne suit pas la fameuse règle française. Le praticien, intrigué par l’âge du chien, découvre que sa logique nationale ne s’applique pas à tous les animaux.

C’est là que j’ai compris : en France, la dénomination canine n’a rien d’anodin. Depuis 1926, une convention organise les prénoms des chiens de race inscrits au LOF (Livre des Origines Françaises) : chaque année, une nouvelle lettre. L’idée ? Faciliter la traçabilité de la généalogie lors des expositions et des concours. Peu à peu, la pratique a essaimé au-delà des rings, adoptée par bien des familles françaises. Seule la lettre “Z” n’a jamais eu sa place, faute de prénoms adaptés. Puis, en 1973, cinq autres lettres (K, Q, W, X, Y) ont disparu, jugées peu pratiques pour le même motif.

Voici ce que cela signifie concrètement : pour les chiens de pure race inscrits officiellement, la lettre annuelle s’impose. Mais dans la vie courante, rien n’oblige vraiment à s’y plier, surtout hors des circuits officiels. La règle s’applique d’abord aux éleveurs, mais elle a infusé dans la culture populaire. Un exemple frappant : en 2020, tous les chiots LOF voyaient leur prénom commencer par un « R ».

Quand on y regarde de plus près, le système reste souple. Aucun contrôle strict, pas de police du prénom pour les chiots d’animalerie ou d’abri. La tradition prévaut surtout pour les lignées reconnues. Certains s’y attachent, d’autres passent outre. Et peut-être que certains lecteurs français auront des éclairages sur la rigueur de son application , car sur ce point, le flou persiste.

Pour donner un aperçu des lettres utilisées aujourd’hui, voici les plus courantes, celles qui reviennent chaque année selon le calendrier officiel :

  • A
  • B
  • C
  • D
  • E
  • F
  • G
  • H
  • J
  • L
  • M
  • N
  • P
  • R
  • S
  • T
  • U
  • V

Et pour 2021, cap sur la lettre « S ». Les éleveurs et les passionnés se creusent la tête : Samba, Sirius, Saphir, ou peut-être Socrate ? Chacun cherche un prénom qui sonne bien, qui marque l’année, qui accompagnera le chien toute sa vie.

2021, c’est S !

Ce rituel, à la fois anecdotique et révélateur, raconte un rapport unique entre tradition et identité animale. Et si l’on s’attarde sur les photos de chiots au prénom soigneusement choisi, on devine un peu de la France qui s’attache aux détails, qui invente même pour ses chiens un fil conducteur d’une année à l’autre. Alors, la prochaine fois que vous croiserez un jeune chien à Paris, essayez de deviner son âge rien qu’à la première lettre de son nom : parfois, c’est tout un pan de culture qui se cache derrière un simple aboiement.