La zoropse à pattes épineuses (Zoropsis spinimana) n’est plus une araignée cantonnée au pourtour méditerranéen. Les données de l’Inventaire national du patrimoine naturel (INPN) documentent une progression régulière vers le nord, avec un premier signalement en 2018 à Saint-Louis dans le Haut-Rhin, puis des observations confirmées à Schiltigheim, Saverne, Strasbourg, La Wantzenau et Sélestat. Cette dynamique de colonisation redessine la carte des araignées du sud de la France et pose la question de la cohabitation avec les espèces autochtones.
Compétition interspécifique : la zoropse face aux tégénaires domestiques
La zoropse ne se contente pas d’occuper de nouveaux territoires. Nous observons qu’elle entre en compétition directe avec les tégénaires (Eratigena spp.), araignées jusqu’ici dominantes dans les habitations du sud de la France. Les deux genres exploitent les mêmes niches : angles de murs, arrière de meubles, encadrements de fenêtres.
La zoropse supplante progressivement les tégénaires dans les habitations méridionales. Son mode de chasse sans toile lui confère un avantage dans les espaces restreints où les tégénaires dépendent de leurs nappes tissées. La zoropse, chasseuse errante dotée de coussinets adhésifs (cribellum modifié), capture ses proies par embuscade sur des surfaces lisses, y compris le verre et le carrelage.
Cette capacité à se déplacer sur des supports verticaux lisses la distingue nettement des lycoses et des tégénaires. Les femelles, qui peuvent atteindre 19 mm de corps, se montrent particulièrement territoriales en période de garde du cocon.

Araignées réellement dangereuses dans le sud de la France : malmignatte et loxoscèle
Le terme « araignée dangereuse » est galvaudé dès qu’on parle de la zoropse. Sa morsure, bien que capable de percer la peau humaine, provoque une douleur comparable à une piqûre d’abeille, sans suite médicale dans la grande majorité des cas. Seules deux espèces en France présentent un risque médical réel.
Malmignatte (Latrodectus tredecimguttatus)
Présente en Corse et sur le littoral méditerranéen continental, cette veuve noire méditerranéenne possède un venin neurotoxique. Les envenimations restent rares mais nécessitent une prise en charge hospitalière. Son habitat de prédilection se situe dans la garrigue, les murets de pierre sèche et les zones agricoles peu perturbées.
Araignée violon (Loxosceles rufescens)
La loxoscèle, ou araignée violoniste, est une espèce synanthrope discrète, active la nuit. Son venin cytotoxique peut provoquer une nécrose cutanée localisée. Elle reste cantonnée aux régions les plus chaudes du sud, avec une affinité marquée pour les caves, remises et bâtiments anciens.
Ni la malmignatte ni la loxoscèle ne montrent de dynamique d’expansion comparable à celle de la zoropse. Leur présence reste stable et géographiquement limitée.
Statut réglementaire des araignées invasives en France : ce que dit le cadre juridique
Le cadre réglementaire français sur les espèces animales exotiques envahissantes a été mis à jour en 2023. Ce dispositif encadre strictement les introductions volontaires et la détention d’espèces listées. La zoropse ne figure sur aucune liste d’espèces exotiques envahissantes réglementées.
Aucun signalement obligatoire n’est requis pour le grand public concernant Zoropsis spinimana. Ce point distingue nettement la zoropse d’espèces comme le frelon asiatique (Vespa velutina), pour lequel un réseau de déclaration structuré existe. Le terme « invasive » appliqué à la zoropse relève davantage du vocabulaire médiatique que d’une qualification réglementaire.
La distinction est technique mais conséquente : une espèce qualifiée d’exotique envahissante au sens réglementaire fait l’objet de mesures de gestion, de prévention et parfois d’éradication financées par l’État. La zoropse n’entre dans aucun de ces dispositifs.

Identifier la zoropse parmi les araignées communes des jardins et maisons
La confusion est fréquente avec plusieurs espèces courantes dans le sud de la France. Nous recommandons de vérifier trois critères discriminants avant toute identification :
- Dessin du céphalothorax : la zoropse porte un motif sombre en forme de visage stylisé sur fond brun clair, souvent comparé au personnage de Nosferatu. Ce dessin est absent chez les tégénaires et les épeires
- Texture des pattes : les pattes portent des épines bien visibles à l’oeil nu, disposées en rangées régulières, d’où le nom « à pattes épineuses ». Les lycoses présentent des pattes plus uniformément velues
- Absence de toile structurée : contrairement à l’épeire diadème (Araneus diadematus) qui tisse des toiles géométriques dans les jardins, la zoropse ne produit de soie que pour son cocon de ponte
L’épeire diadème, très présente dans les jardins du sud comme du nord, est régulièrement confondue avec des espèces exotiques en raison de son abdomen volumineux et de sa croix blanche dorsale. Elle est pourtant parfaitement autochtone et totalement inoffensive.
Autres espèces exotiques sous surveillance dans le sud de la France
La zoropse n’est pas la seule espèce d’arthropode à profiter du réchauffement climatique pour étendre son aire de répartition. Le scarabée japonais (Popillia japonica) a été détecté dans les Alpes-Maritimes et fait l’objet d’une surveillance renforcée. Son installation en France est considérée comme inéluctable par les spécialistes.
La tortue serpentine, espèce exotique envahissante venue d’Amérique du Nord, voit ses effectifs augmenter dans le sud du pays. Ces dynamiques partagent un point commun avec la zoropse : elles sont facilitées par les échanges commerciaux et le transport de marchandises, bien plus que par la seule hausse des températures.
- Le frelon asiatique (Vespa velutina), arrivé en 2004 dans le Lot-et-Garonne, reste l’espèce invasive la mieux documentée avec un réseau de signalement dédié
- Le moustique tigre (Aedes albopictus) s’est établi durablement dans tous les départements du sud et progresse vers le nord chaque année
- Le scarabée japonais, détecté récemment, fait l’objet d’un plan de surveillance nationale par la DRAAF
La faune exotique du sud de la France se diversifie, mais toutes les espèces nouvellement arrivées ne méritent pas le qualificatif d’envahissantes. La zoropse remplit un rôle de prédateur généraliste qui limite les populations d’insectes domestiques. La cohabitation avec cette araignée, si elle surprend par sa taille, ne justifie aucune mesure de lutte. La priorité reste aux espèces dont l’impact écologique ou sanitaire est documenté et réglementairement reconnu.

